Souvenirs

2011 : Mon premier brocard à l'arc...

Il y a 7 ans tout pile, je prélevais mon premier brocard à l'arc ! (il est naturalisé dans la Feliew room ! )...

J'avais dores et déjà démarré les vidéos bien entendu, mais ce coup-ci, j'avais tout couché sur le papier plutôt que sur l'ordinateur, je retombe dessus par hasard et j'avoue que je me suis plu à replonger dans ces souvenirs: voici cette histoire...

 

Les moustiques de la Saint Hubert :

 

 

Un soir orageux, alors que je jetais tout mon dévolu sur un brocard mystérieux sortant régulièrement près d’une mouille,  je fis ce qu’il ne me serait jamais venu à l’esprit jusqu’alors : quitter mon poste d’affut avant la nuit. D’innombrables moustiques me faisaient vivre un véritable calvaire : dans les oreilles, sur le front, les mains, même dans les yeux… J’abandonnais, ils avaient eu raison de moi, mais j’allais bientôt voir les choses autrement et me demander si ces petits diptères n’étaient pas finalement missionnés par Saint Hubert…

 

Je m’éclipse donc entre chien et loup, maudissant mes agresseurs du soir, pour me rendre, un peu désabusé à ma voiture… Depuis le chemin, j’aperçois dans une grande prairie deux silhouettes familières : quelques mètres d’approche me permettent de reconnaître à son allure et son attitude un brocard humant les émanations de saison d’une chevrette. Cette fois, ça y est : le rut a bel et bien démarré… Afin de ne pas déranger la place, je tourne les talons et prévois de revenir ultérieurement afin de mieux discerner ce mâle, loin de tout insecte piqueur !

 

Le lendemain, entre deux fougères d’une haie bordant la prairie, j’aperçois rapidement le brocard totalement habité par le désir de partager ses gênes avec ceux de «Madame »… La première observation aux jumelles me confirme, non sans émotion, que mon choix d’abandonner le poste aux moustiques était judicieux : un beau six, nettement perlé, je n’en ai jamais croisé d’aussi beau dans le secteur… Décidé à m’investir à son égard, je ne me doutais pas encore que j’allais y passer plus d’une quinzaine de soirées, arc en main, pour tenter d’appliquer la fameuse maxime « toujours plus près »…

 

Des rondes incroyables, pleines de verve et de testostérone agrémentent mes soirées ; rien n’arrête le brocard dans sa volonté frénétique de conquête de sa femelle. Seul parfois un lièvre, ne demandant qu’à profiter de la verdure, se voit chassé d’un seul coup de patte au sol par notre chevreuil se comportant en roi suprême de la prairie. Même lorsque les rondes sont hors de portée visuelle, qu’on se rassure, le spectacle est également auditif : les gémissements de la chevrette imitant le grincement d’une vielle porte de grenier, et les reniflements du mâle aussi prononcés que les bruyantes respirations d’un reporter-plongeur sous marin entre deux commentaires…

 

Le manège semble soudain avoir assez duré lorsqu’à une quarantaine de mètres, la chevrette s’arrête et cède… Sur une peinture de soleil couchant, j’assiste à une superbe saillie en ombres chinoises comme pour plus de pudeur, sur teintes rougeoyantes, trophée à contre jour brisant la netteté de ce ciel de juillet, vidé pour une fois de tout nuage. Devant ce spectacle éblouissant, je ressens la gêne d’un voyeur surprenant pour la première fois les ébats amoureux d’inconnus, sensation  très vite remplacée par la satisfaction intense de me sentir le spectateur privilégié de cet acte naturel qui devrait assurer la descendance de ce beau mâle et, par la même, de nos saisons futures…

           


Toujours plus près...

Un soir où mon brocard allait sortir beaucoup plus tôt que d’habitude, il vint fleureter avec la distance raisonnable de décoche. Son meilleur atout de défense qu’il m’oppose, c’est la supériorité numérique ! Ne quittant que rarement sa chevrette, sa vigilance alors doublée ne m’offre que peu d’occasions de bander l’arc si ce n’est lorsque les deux membres de ce couple estival ont, en même temps, le nez dans l’herbe. Bien camouflé sous mon érable, je vais tenter ma chance… La mise en tension de l’arc se fait tout en douceur dans sa première phase mais en fin de course, le phénomène « poulie » provoque un geste beaucoup plus brusque et mon coude vient heurter le tronc de l’érable. Me voilà dénoncé par celui qui jusque là assurait ma couverture avec son épais feuillage… Le brocard se sauve avec sa courtisane. Ce n’est que partie remise, je serai là demain…

 

Un collègue chasseur ventant régulièrement les vertus de l’appeau au chevreuil parvint à piquer ma curiosité et à me convaincre d’expérimenter le subterfuge sur « mon » brocard coureur de jupons… Une fois postés, quelques coups de sifflets ont eu pour mérite de réveiller la place et de provoquer des réactions : le brocard apparaît et se déplace à vive allure, non pas vers nous, comme nous aurions pu le souhaiter mais vers un jeune mâle tout juste doté de deux perchettes minuscules en guise de bois et le chasse de la place sans « parlementer ». Aucun son ne fit plus effet, mis à part d’attirer ponctuellement le regard des deux chevreuils décidément plus intéressés à poursuivre leur dîner aux chandelles.

 

Après une quinzaine d’évasions du domicile conjugal avec pour seul retour des récits sur ton de « Je n’étais vraiment pas loin ce soir » ou de « c’est sûr, c’est pour demain », ma compagne se décide à me suivre, l’histoire ne disant pas si je suis parvenu à éveiller son intérêt pour la chasse ou bien si cette décision avait pour seul objet de contrôler la véracité de mes sorties crépusculaires…

 

Prudent depuis que nous avons deux fois plus de chances de nous faire voir ou sentir, je garde mes distances tout en parvenant à lui montrer l’objet de ma convoitise. Le brocard devenant de plus en plus discret avec la fin du rut, je sens la pression monter en même temps que se réduisent mes chances de succès.

 

Le dernier dimanche de juillet fut notre troisième soirée en binôme. Le vent était parfait pour attaquer l’approche par le blé qui borde la prairie, la sortie la plus régulièrement empruntée par mon brocard ne se situant qu’à une trentaine de mètres de là. Nous approchons à pas de loup, nous nous glissons dans le blé et je couche quelques tiges de blé afin de nous offrir un minimum d’espace pour nous permettre de patienter et d’éventuellement tirer si les événements tournent à notre avantage.

 

Seulement quelques minutes plus tard, dans une première montée d’adrénaline, un chevreuil sort à l’endroit prévu : légère désillusion, il ne s’agit que du tout petit brocard qui profite de l’absence du dominant pour jouer les caïds de la prairie. Il s’approche doucement de mon poste improvisé jusqu’à se situer en plein travers à moins de 10 mètres… Je bande l’arc en position accroupie pour éviter qu’il ne me voie gesticuler derrière mon blé. Une fois redressé, je me retrouve en position idéale mais je ne parviens pas à déclencher le tir, trop d’incertitudes altérant ma prise de décision.

 

 

Pourtant certain qu’il s’agit-là d’un beau tir d’été et conscient que de telles occasions sont rares, chaque seconde qui passe me persuade de ne pas opter pour cette option de facilité : ce serait négliger mon objectif initial, mon défi. Je fais donc le choix de risquer une bredouille annuelle de plus à l’arc et relâche doucement mon bras. Sans se douter de quoi que ce soit, l’épargné regagne la haie sans hâte. Finalement, ce jeune brocard a été en quelque sorte « gracié » par son congénère et pire adversaire du moment… Je croise alors le regard stupéfié de ma compagne qui, sans dire un mot, me demande clairement  à l’aide de ses sourcils levés : « Pourquoi ??? »

- «  Ce n’est pas lui » fut ma seule réponse…


Les somptueux décor des Vosges...

Après une heure d’attente ponctuée de remontrances chuchotées à mon égard quant à mon niveau d’exigence trop élevé qui explique autant de sorties sans résultat, notre attention est soudain attirée par un petit craquement… du mouvement… du poil de gibier rouge à travers les thalles de blé… Cette image provoque une nouvelle chamade dans ma poitrine… C’est bien eux : la chevrette toujours devançant de quelques mètres « mon » brocard. Ils s’approchent avec méfiance, 30m, 20 m…Notre exaltation est totale et je lutte pour garder mon calme et maîtriser ma respiration… Promis cette fois je n’hésiterai pas ! Une belle opportunité se dégage lorsqu’il s’arrête de coté, à une quinzaine de mètres. Renouvelant ma lente flexion aussi prononcée que mes genoux me le permettent afin de bander l’arc à l’abri des regards affutés du couple. Je me redresse aussi lentement que possible jusqu’à les apercevoir à nouveau. « C’est pas vrai ! », la chevrette s’est laissée rattraper et se trouve désormais en plein dans mon axe de tir du brocard. Impossible de l’atteindre sans faire une brochette ! Je patiente, immobile, arc tendu, une dizaine de secondes qui me paraissent une éternité… « Entrainée » par mes encouragements du bout des lèvres : « allez allez allez ! », elle fait un pas, découvrant l’arrière train du brocard, je n’en peux plus… Le second pas le dégage totalement… SCHLORRK !

 

La flèche enfin libérée transperce totalement le poitrail du brocard dans un bruit sourd. Ce dernier fait un saut sur place très marqué en faisant le « dos rond » suivi une course d’à peine une dizaine de mètres.

 

« Tu l’as eu !» me souffle ma compagne « mais trop bas !», ignorant qu’une flèche basse de poitrail n’était pas un mauvais tir… La chevrette essaie de comprendre ce qu’il s’est passé sans savoir réellement de quel côté chercher l’origine de cette fugace perturbation. Le brocard lui, d’allure habituellement si fière, poitrail en avant et tous muscles tendus, prend une attitude nonchalante, molle, la tête relâchée rasant l’herbe de la prairie. Il se dirige péniblement vers la haie. Contre toute attente, la chevrette se remet à brouter paisiblement pendant que le brocard vacille et manque de s’effondrer. Il emploie ses dernières ressources pour regagner la haie. Ayant retenu les leçons des ouvrages cynégétiques écrits par les spécialistes en la matière, je lutte contre la « fièvre du brocard » qui me pousse à aller vérifier immédiatement mon tir. La chevrette se rend seulement compte de l’absence du brocard et rejoint la haie à son tour.

 

Je laisse pendant plus d’une heure au calme les deux animaux sans m’arrêter de débriefer avec ma compagne qui partage désormais à 100% mon excitation. Tout doucement, je quitte mon poste de fortune à la recherche d’indices qui pourraient confirmer notre analyse. Rien ! Impossible de ne pas douter… J’élargis la recherche et enfin, dans un profond soulagement, à une dizaine de mètres de là, je trouve les premières traces de sang. La piste s’élargit rapidement et le sang est de plus en plus abondant. Son aspect parfois mousseux m’oriente vers une flèche de poumon.

Malgré cette longue attente, en approchant la haie, j’entends un chevreuil se dérober. Voilà qui réalimente mon doute encore une fois : « et si je n’avais pas assez attendu et qu’il soit reparti blessé ? »… Espérant qu’il s’agissait là de la chevrette, nous poursuivons la recherche. Nul besoin de chien de sang tant les pertes de sang sont abondantes et régulières. Au bout d’une dizaine de mètres nous le trouvons là. La pression et le doute laissent enfin la place au contentement total. Tous les muscles alors crispés se détendent mis à part celui qui permet de tirer les lèvres jusqu’aux oreilles ! Quelle belle chasse, quelle récompense pour tant d’investissement et de patience…

 

C’est là que l’on mesure toute la magie du tir d’été qui se déroule dans un cadre extraordinaire : l’intimité de la nature changeante, offrant à chaque fois, sans manquer d’inspiration, un nouveau tableau qu’on peut choisir d’apprécier seul ou bien de le partager.         Avec du recul, je pense qu’on pourrait comparer ce mode de chasse avec une relation amoureuse: une rencontre inattendue qui se transforme en coup de foudre, une relation de plus en plus prenante tant psychologiquement (on y pense tous les jours) que physiquement (il faut bien se rendre au rendez-vous le plus souvent possible), une phase d’approche prudente souvent semée d’embuches et sujette à des erreurs qui ne pardonnent pas. Bientôt, le désir grandit, la pression monte jusqu’au jour fatidique du passage à l’acte où finalement tout va trop vite… Mais quelle extase ! Vous l’avez compris, c’était ma première fois…

 

Feliew.

 


Un beau 6 bien perlé...

 

 

 


Très bonne flêche !


Le "petit" texte avait plu ! 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comments (6)


Seb34 (non vérifié)

mar, 31/07/2018 - 17:57

Bravo félicitations, ton

Bravo félicitations, ton texte transporte autant que tes vidéos bravo

Ambroise Vachez (non vérifié)

mar, 31/07/2018 - 19:56

Superbe récit ! Merci d'avoir

Superbe récit ! Merci d'avoir partager ce moment, qui me fait si envie ! L'année dernière aurait été l'année de mon premier brocard si j'avais tiré à la carabine alors que celui-ci était à 5 mètres de moi, m'ignorant totalement.
Je le voulais à l'arc, donc je n'ai pas tiré, pensant que c'était trop facile. Finalement je n'ai pas eu l'occasion de le tirer à l'arc.
Lorsque tu n'as pas tiré, j'ai repensé à ce moment là. Et je ne regrette rien !

Futur chasseur (non vérifié)

mer, 01/08/2018 - 14:08

Superbe! Tellement bien

Superbe! Tellement bien raconté qu’on a l’impression d’être derrière toi! Félicitations tu nous amenés avec toi. Merci et continue ainsi à nous faire réver

Lionel G (non vérifié)

ven, 03/08/2018 - 07:36

Quel récit !!!! On le vit en

Quel récit !!!! On le vit en même temps que toi
Félicitations pour ce beau prélèvement de l'époque et en plus en binôme avec ta charmante compagne...............
J'attends tes prochaines vidéos et récits avec impatience....
Je comprends ces moments et me rappelle aussi du 10 Octobre 2017 où j'ai eu la chance de prélever sur mon territoire un brocard 6 pointes bien perlé et une chevrette en 3 minutes affichés au plan de chasse du jour......quel instant très intense pour mon premier doublé
Bien Cordialement
A bientôt

Séb 41 (non vérifié)

ven, 03/08/2018 - 16:54

Ton texte est tellement bien

Ton texte est tellement bien que je croirais un auteur.
Magnifique histoire parfaitement bien racontée sans oublié tes photos qui font comme si on était avec toi.
Bravo à toi continue comme ça, se que tu fais est super comme toujours.

Bernard MOGNIAT... (non vérifié)

mar, 28/08/2018 - 15:09

Bravo Philippe. Récit très

Bravo Philippe. Récit très bien écrit. On vit la chasse en le lisant et il éveille plein de souvenirs d'approches, réussies ou non. Le plaisir est bien là. Merci, on en demande encore.

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